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L’usage d’Internet rend-il idiot ?

Loin de la boutade, c’est la question très sérieuse que s’est posée Nicholas Carr, un chroniqueur influent du Web, dans un ouvrage intitulé: « Is Google making us stupid ? » Ce ne sont pas seulement des geeks et autres « internet addicts » qui se posent cette question mais plus sérieusement des psychologues, des cogniticiens ou encore des neurologues qui s’interrogent sur les conséquences que peut avoir l’utilisation prolongée d’Internet sur le fonctionnement de notre cerveau. Petit tour des questions soulevées.

A l’instar de sauts technologiques ayant bouleversé en leur temps l’accès à la connaissance (on pense bien sûr à l’invention de l’écriture, à celle de l’imprimerie, de la radio, de la télévision, …) l’Internet change une nouvelle fois la donne en introduisant un nouveau medium susceptible de modifier profondément notre mode d’accès à l’information.

L’appréhension du changement

Comme pour chacune des ruptures passées, les interrogations sont nombreuses et beaucoup redoutent des conséquences négatives entraînées par un outil qui encouragerait la superficialité et le zapping.

Aux origines de l’écriture, certains penseurs dont Platon lui-même estimaient que cette invention affaiblirait la connaissance réelle en permettant aux hommes de s’appuyer sur une représentation écrite des idées et en leur évitant ainsi d’avoir à s’approprier un savoir véritable en « cessant d’exercer leur mémoire ».

Quelques siècles plus tard avec Gutenberg et l’apparition de l’imprimerie, beaucoup s’alarmèrent d’un risque de vulgarisation des connaissances (au sens du latin vulgus signifiant foule ou populace), ce qui s’est effectivement produit …. D’autres s’inquiétaient de la masse d’informations qui allait nous submerger en allant jusqu’à parler, déjà, d’infobésité causée par les livres.

L’arrivée de la radio, du téléphone et de la télévision ont engendré à leur tour des réactions de mise en garde et des prédictions plus ou moins loufoques en tout genre.

Ce qui est sûr c’est que l’Internet représente sans doute la révolution technologique la plus importante du siècle dernier, une révolution dont les effets sont loin de s’être complètement manifestés et qui bouleversera profondément les habitudes concernant l’apprentissage, la production et le partage de contenus.

Le temps du zapping

Mais la question que se posent à la fois Nicolas Carr ainsi que de nombreux spécialistes du cerveau est de savoir si l’outil Internet n’est pas à l’origine d’un affaiblissement des fonctions cognitives, d’une incapacité grandissante à se concentrer, (ce que certains ont appelé une entrée dans la « zappitude ») et enfin à un remodelage des fonctions cérébrales.

L’argument mérite d’être entendu au moment où le zapping généralisé s’érige en modèle. Voici venu le règne de l’aphorisme, du « bref » (pour témoin la série éponyme diffusée sur Canal +), des petites phrases qui limitent l’expression des politiques à quelques secondes … Il est loin le temps des ouvrages de référence, des sommes intellectuelles, de la durée nécessaire à la mise en place d’un raisonnement ou d’une démonstration.

Nous sommes entrés dans une ère d’instantanéité dans laquelle sera ignoré ce qui excède quelques minutes ou quelques feuillets s’agissant de l’écrit (On espère que vous aurez tenu jusque-là en lisant cet article J).

Une concentration rendue plus difficile

L’internet c’est également une complexification croissante de l’information présentée. Là où le livre présentait un contenu facilement appréhensible, fait de caractères noirs posés une page blanche, la consultation de la plupart des sites Web est un défi au cerveau humain. Des contenus de toute sorte s’y assemblent de façon inextricable (texte, images, vidéos, fichiers audio) et tout est fait pour attirer l’œil, pour capter en permanence l’attention de l’internaute, l’objectif étant de conquérir le « maximum de cerveau disponible » pour paraphraser une célèbre maxime d’un dirigeant de TF1.

Le travail que doit faire le cerveau humain pour se repérer dans un tel amas de contenu serait pour certains à l’origine d’une reprogrammation de nos circuits neuronaux qui privilégierait les sauts d’attention au détriment de la capacité à soutenir l’attention.

Les symptômes de cette transformation consisteraient en des difficultés de lecture, de concentration, en un affaiblissement de la mémoire ainsi que des problèmes d’assimilation du contenu.

Une lecture différente

Dans le même temps, l’internet donne accès à une masse d’informations sans équivalent dans l’histoire de l’humanité.

L’association des éditeurs américains vient de publier un rapport indiquant que les ventes de livres électroniques venaient de dépasser pour la première fois, et sans doute de manière irréversible, les ventes d’ouvrages imprimés.

Le paradoxe est que l’on n’a sans doute jamais autant lu qu’aujourd’hui, mais d’une façon différente.

Nous ne lisons plus de manière linéaire, mais nous passons sans cesse d’un contenu à un autre, nous butinons d’un lien à l’autre, nous sommes constamment interrompus par des emails, des SMS, des notifications sur Facebook, des Tweets … chaque interruption nécessitant un temps considérable pour revenir au fil initial de la pensée. Ce travail a pour conséquence une dépense d’énergie supplémentaire rendant le travail d’assimilation encore plus difficile.

Trop d’information nuit à l’esprit critique

Aure paradoxe, un outil comme Wikipédia va beaucoup plus loin que les encyclopédies qui l’ont précédé pour présenter et répertorier le savoir au risque de se perdre dans un océan de données.

Une expérience récente d’un professeur a montré les dangers d’un tel outil utilisé sans discernement. L’enseignant avait monté un canular en inventant de toutes pièces un auteur et en créant une fiche sur Wikipédia commentant les écrits de cet écrivain fictif. Il a ensuite donné pour travail à ses élèves de commenter un poème de « l’auteur ».

Sans surprise, la très grande majorité des copies se sont largement inspirées de ce que l’enseignant avait publié sur la toile, en faisant un « copier-coller » de paragraphes entiers, en dépit du caractère éminemment fantaisiste des analyses publiées. Certains élèves se sont même excusés de n’avoir pas pu rendre leur copie à cause d’une panne d’internet !

Après avoir expliqué à sa classe médusée, le canular qu’il avait monté, l’enseignant a pu montrer le risque de se référer aveuglément à un contenu publié sur l’internet en abdiquant tout esprit critique et tout effort personnel d’analyse.

Apprendre à se servir d’Internet

Internet est à la fois une bénédiction et une menace non négligeable en l’absence d’un apprentissage permettant d’en maîtriser les dérives potentielles.

S’agissant des changements induits par une utilisation prolongée d’Internet, la bonne nouvelle est que les neurologues nous informent que le cerveau est doté d’une plasticité beaucoup plus importante que l’on ne pouvait l’imaginer il y a encore peu. Non seulement notre organe cérébral est capable de s’adapter pour répondre aux changements de l’environnement, mais cette réorganisation est en mesure de se produire à tout âge, ce qui permet au passage de limiter le vieillissement du cerveau et de lutter contre les maladies dégénératives comme Alzheimer.

Si les adultes ayant bénéficié d’une scolarité solide seront pour la plupart capables de réfréner la tentation permanente du zapping, fût-ce au prix d’efforts plus ou moins importants, il en ira sans doute différemment des jeunes générations qui n’auront pas connu un véritable apprentissage de la concentration et dont les habitudes de consommation les poussent naturellement à se disperser.

Bref, il est urgent d’apprendre à utiliser l’Internet pour nous-mêmes et surtout pour les générations à venir.

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